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L’homme remontait Riverside Drive à petits pas précis, le bout métallique de sa canne cliquetant sur le bitume. Le soleil se levait sur l’Hudson River dont les eaux avaient viré au rose. Les arbres de Riverside Park montaient fidèlement la garde, immobiles dans l’air frais de ce petit matin d’automne. L’homme donnait l’impression de se repaître des émanations citadines qui l’entouraient : les effluves de mazout et de goudron s’élevant de l’eau, la terre humide du parc tout proche, l’odeur caractéristique des rues au lever du jour.
Il s’engagea dans l’une des voies perpendiculaires à l’avenue et s’arrêta presque immédiatement. Dans la lumière naissante, la rue était déserte. À quelques centaines de mètres de là, on entendait pourtant la rumeur du trafic sur Broadway dont on apercevait encore les lumières, mais ici, le calme le plus absolu régnait. La plupart des immeubles étaient abandonnés et des terrains vagues avaient poussé comme des champignons dans ce qui était autrefois l’un des quartiers les plus huppés de la ville. Sa propre demeure jouxtait ce qui avait été autrefois un manège hippique fort prisé des femmes de la bonne société de Manhattan. Le manège avait disparu depuis longtemps, laissant place à un petit chemin par lequel on accédait à sa propriété depuis Riverside Drive, la protégeant du bruit et des regards indiscrets. Au milieu de l’îlot de pelouse planté d’arbres délimité par cette voie d’accès, se dressait une statue de Jeanne d’Arc. C’était l’un des endroits les plus secrets de toute la presqu’île de Manhattan. Un endroit oublié de tous, sinon de lui. Un endroit présentant en outre le grand avantage d’être hanté la nuit par les gangs adolescents du quartier, lui assurant la meilleure des protections. Bref, une cachette idéale.
L’homme s’engagea sur une allée bétonnée et se glissa dans l’immense maison par une petite porte latérale. Les fenêtres ayant toutes été condamnées, aucune lumière ne filtrait à l’intérieur et l’homme emprunta à tâtons un premier couloir, puis un autre, avant d’arriver à un vaste placard dont il ouvrit le battant. Le placard était vide. Il y entra et fit tourner une poignée dissimulée sur le mur du fond, découvrant un escalier dérobé.
Au bas des marches de pierre, il s’arrêta et fit courir ses doigts sur la paroi humide, cherchant à l’aveuglette un vieil interrupteur en faïence. Il le tourna, allumant une batterie de vieilles ampoules nues qui jetaient une lumière jaune et crue dans un souterrain aux murs recouverts de salpêtre. Tranquillement, il suspendit son manteau noir à une patère en laiton, accrocha son chapeau melon à un perroquet et déposa sa canne dans un porte-parapluies. D’un pas dont l’écho se répercutait sur les murs du souterrain, il se dirigea vers une lourde porte de fer, trouée à hauteur d’homme par un guichet rectangulaire protégé à l’aide d’un volet.
L’homme contempla quelques instants l’intérieur de la pièce, puis il prit dans sa poche une clé qu’il fit tourner dans la serrure et ouvrit la porte.
La lumière du couloir envahit une petite cellule bétonnée, éclairant d’un jour sinistre de larges taches de sang sur le sol et les murs, ainsi que des chaînes et des menottes.
La pièce était vide, bien évidemment. L’homme, un petit sourire aux lèvres, s’assura que tout était en place pour un prochain locataire.
Il referma la porte et donna un tour de clé avant de s’enfoncer plus avant dans les entrailles de la vieille maison. Quelques instants plus tard, il pénétrait dans une vaste pièce souterraine. Il alluma la lumière et s’approcha d’un lit à roulettes en acier brossé sur lequel on apercevait un attaché-case et deux registres à reliure de plastique rouge. L’homme saisit le premier qu’il feuilleta avec le plus grand intérêt. Quelle ironie du sort ! Ces vieux registres auraient dû disparaître dans les flammes il y a très longtemps. Entre de mauvaises mains, ils pouvaient faire beaucoup de mal. S’il n’était pas intervenu à temps, bien entendu. Mais tout était rentré dans l’ordre, l’incident était clos. Toute cette histoire prouvait pourtant qu’on n’est jamais assez prudent.
Il reposa le registre et souleva lentement le couvercle d’une glacière médicale, découvrant un récipient cylindrique de gros plastique gris posé sur un lit de glace sèche fumante. L’homme enfila des gants de caoutchouc, puis il sortit le récipient en plastique de la glacière, le posa sur le lit et l’ouvrit avant d’en sortir avec mille précautions un long cordon d’une matière grise et noueuse. Sans les traces de sang et d’os restées collées aux tissus de la cauda equina, avec son réseau dense de fibres tressées, on aurait pu la confondre avec un câble quelconque, du genre de ceux dont on se sert pour les ponts suspendus. Émerveillé, l’homme ouvrit machinalement la bouche d’un air admiratif, les yeux brillants d’excitation. À la lumière, l’étrange cordon brillait d’une lueur translucide inquiétante. L’homme le déposa prudemment dans un évier immaculé et entreprit de le nettoyer en le baignant dans de l’eau distillée, veillant à éliminer les traces de sang et les particules d’os qui y adhéraient encore. Il plaça ensuite la moelle épinière dans le bol d’un appareil électrique sophistiqué qu’il mit en route après l’avoir soigneusement refermé. Dans un crissement strident, la moelle se trouva rapidement broyée pour ne plus former qu’une pâte épaisse.
À intervalles réguliers, tout en consultant les pages d’un grand cahier, l’homme ajoutait des substances chimiques qu’il introduisait dans le bol du broyeur à l’aide d’un tuyau de caoutchouc scellé dans le couvercle de la machine. Au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient, la pâte se clarifiait et se faisait moins compacte. Enfin, l’homme arrêta la machine et retira le bol du broyeur avec des gestes méticuleux. Il fit couler la pâte presque liquide dans un long tube d’acier brossé qu’il plaça dans une centrifugeuse dont il referma le couvercle avant de la mettre en marche. Le ronronnement du moteur s’accéléra progressivement jusqu’à atteindre un sifflement aigu.
Il fallait à l’homme très exactement vingt minutes et trente secondes pour mener à son terme le processus de centrifugation du sérum. Et ce n’était que la première étape d’une longue suite de manipulations complexes. La qualité du résultat dépendait de la précision avec laquelle il effectuerait l’ensemble de ces opérations. L’erreur la plus infime suffisait à rendre inopérant le produit final, mais maintenant que l’homme avait décidé de procéder à la dissection des sujets dans son laboratoire plutôt que sur le terrain, il ne faisait guère de doute à ses yeux que les choses se dérouleraient sans anicroches.
Il se dirigea vers l’évier pour y prendre un grand torchon enroulé sur lui-même. Il le saisit par une extrémité et le déroula ; une demi-douzaine de scalpels couverts de sang glissèrent dans l’évier, qu’il s’appliqua à nettoyer minutieusement, presque amoureusement. Des scalpels à l’ancienne, lourds et fermes, tenant parfaitement dans la main. Sans doute pas toujours aussi pratiques que les modèles japonais actuels à lame rentrante, mais quel confort de travail ! D’une solidité à toute épreuve, toujours parfaitement aiguisés, prêts à servir en toutes circonstances. Des outils parfaits, conservant tout leur intérêt à l’heure des broyeurs automatiques et de la thérapie génique.
L’homme plaça les scalpels dans un autoclave afin de les stériliser, puis il ôta ses gants de caoutchouc et se lava méticuleusement les mains avant de les sécher à l’aide d’une serviette-éponge. Surveillant d’un œil la centrifugeuse, il se dirigea vers un petit secrétaire dans lequel il prit une feuille de papier qu’il posa sur le lit roulant, à côté de l’attaché-case. Sur la feuille, on pouvait lire cinq noms, tracés d’une écriture à la fois sobre et élégante :
Pendergast
Kelly
Smithback
O ‘Shaughnessy
Puck
Le dernier nom était déjà barré. L’homme tira de la poche intérieure de sa veste un stylo à encre en laque. D’un geste net, il raya le quatrième nom de la liste avec une détermination terrifiante.